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mardi 26 mai 2020

Les trois textes du parcours associé: le roman d'apprentissage


Parcours associé : le roman d’apprentissage :
Extrait du Père Goriot la fin du roman :
En attendant les deux prêtres, l’enfant de chœur et le bedeau, Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole.
— Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c’était un brave et honnête homme, qui n’a jamais dit une parole plus haut que l’autre, qui ne nuisait à personne et n’a jamais fait de mal.
Les deux prêtres, l’enfant de chœur et le bedeau vinrent et donnèrent tout ce qu’on peut avoir pour soixante-dix francs dans une époque où la religion n’est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du clergé chantèrent un psaume, le Libera, le De profundis. Le service dura vingt minutes. Il n’y avait qu’une seule voiture de deuil pour un prêtre et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec eux Eugène et Christophe.
— Il n’y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.
Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu’au Père-Lachaise. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l’argent de l’étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l’un d’eux, s’adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n’y trouva rien, il fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d’horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d’un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses :
— A nous deux maintenant !
Et pour premier acte du défi qu’il portait à la Société, Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen.

Extrait de Bel Ami de Maupassant, la fin du roman :
Lorsque l’office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l’interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. »
Soudain il aperçut Mme de Marelle ; et le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. »
Elle s’approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l’appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : « Je t’aime toujours, je suis à toi ! »
Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour. Elle murmura de sa voix gracieuse :
— À bientôt, monsieur.
Il répondit gaiement :
— À bientôt, madame.
Et elle s’éloigna.
D’autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s’éclaircit. Les derniers assistants partirent.
Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église.
Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui.
Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait.
Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.
Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.

FIN


Extrait de la lettre 81 de Liaisons Dangereuses de Laclos : L’éducation que Mme de Merteuil s’est donnée
 Extrait de la lettre 81, de La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes? je dis mes principes, et je le dis à dessein: car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude; ils sont le fruit de mes profondes réflexions; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler: forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sécurité, même celui de la joie; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.
J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt: mais je n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage: non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes, j’observais mes discours; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.
Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le caractère des physionomies; et j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant, auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne pas me fier entièrement; mais qui, en tout, m’a rarement trompée.
Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

samedi 7 décembre 2019

cours du samedi 7 décembre: la lettre 81 de Mme de Merteuil à Valmont

Dernier texte du parcours associé sur le roman d'apprentissage, un texte un peu différent qui évoque la façon dont le personnage des Liaisons Dangereuses de Laclos, Mme de Merteuil a procédé à sa propre éducation..

Les liaisons dangereuses: Roman en ligne

L'extrait de la lettre 81 étudiée en classe

Présentation du roman que j'ai montrée en classe

Une lecture analytique qui peut vous aider à retrouver ce que nous avons expliqué ce matin

Travail à faire pour mardi: Rédiger une introduction à l'explication de texte.



Synthèse sur le site Magister:  : https://www.site-magister.com/laclos4.htm#ixzz67QOUWjrU
Madame de Merteuil
 L'évocation d'une société aussi conformiste ne peut devenir matière à roman que par l'intervention de personnages non conformes. C'est le cas de Madame de Merteuil, seul personnage dont on connaisse un peu le passé.
     Le destin de la Marquise sort du modèle commun à partir du moment où elle prend conscience qu'elle est "vouée par état au silence et à l'inaction", et où, au lieu d'accepter passivement cette situation, elle décide "d'en profiter pour observer et réfléchir" (LXXXI). Cette décision a pour elle trois conséquences essentielles. Elle prend d'abord conscience que sa pensée est son seul espace de liberté : "Je n'avais que ma pensée" (...), "dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule".  L'évolution de la Marquise n'a nullement pour origine une perversion, mais la seule volonté d'être elle-même. Ensuite, son observation attentive des propos qu'on lui tient lui permet de discerner qu'on ne lui dit qu'une partie de la vérité. Elle en conclut sagement que ce qu'on lui cache est sans doute le plus intéressant. Enfin, adoptant une démarche volontairement mimétique, elle décide de dissimuler, elle aussi, sa pensée et ses sentiments et s'y exerce par une sorte d'ascétisme qui lui permet de feindre des sentiments alors qu'elle en éprouve d'autres parfaitement opposés. La Marquise, dès lors, avance masquée.
     Lorsqu'elle réfléchit, c'est aux deux sens du mot. Elle réfléchit sur la société. Mais aussi, elle la réfléchit. Sa formation entière est un processus de mimétisme. Sa duplicité n'est que le reflet de la duplicité de son entourage.
     Mais la jeune Marquise va plus loin encore dans le mimétisme conscient. Arrivée à l'âge de quinze ans, âge de s'intéresser "à l'amour et à ses plaisirs", sa curiosité (et elle le précise, sa curiosité seule : "Je ne désirais pas de jouir, je voulais savoir") l'oriente vers ce nouveau domaine d'investigation. Totalement ignorante, pour s'informer, elle déclare à son confesseur qu'elle a fait "tout ce que font les femmes". Et si le bon Père ne lui apprend rien de précis, du moins, sa réaction scandalisée permet à la Marquise de conclure que "le plaisir devait être extrême". Ainsi, le "Ne fais pas cela" du modèle-obstacle social désigne aux yeux de la jeune fille l'objet de son désir, alors même qu'elle n'en avait encore éprouvé aucun désir physique.
     Dès lors, le destin de la future Madame de Merteuil est tout tracé. Destin mimétique, mais aussi destin exceptionnel. D'une part la Marquise vivra conformément au modèle social ambiant. Mais son originalité extrême sera de chercher à exceller dans les deux conformismes. Malgré son intérêt pour l'amour et ses plaisirs, elle ne veut pas être la simple courtisane qu'elle aurait pu devenir. Elle veut réussir sur les deux tableaux. Elle veut être à la fois un modèle de pruderie et un modèle de libertinage. Elle rivalise donc à la fois avec les femmes et avec les hommes.
     Mais, ayant ainsi édifié une cloison étanche entre les deux parties de sa vie, Madame de Merteuil n'échappe pas pour autant à la loi mimétique qui veut que ce qui n'est pas vu par les autres, ou au moins par un tiers, ce qui n'apparaît pas, n'existe pas. La Marquise existe bien en tant que prude aux yeux de tous, et particulièrement des femmes. Chacun de ses amants, séparément, sait qu'elle est aussi experte en amour ; mais chacun croit avoir été son seul amant ; et les moyens de chantage qu'elle utilise empêchent la divulgation de ses frasques. Mais, si elle ne s'assure pas un confident fiable, tout le monde ignore la véritable nature de la Marquise : son double rôle de libertine déguisée en prude. Tout le monde l'ignore, c'est-à-dire que la Marquise n'existe pas vraiment tant qu'elle n'a pas un témoin de ce qu'elle est au fond d'elle-même, un témoin qui la fera exister vraiment.
     Ce témoin unique, c'est Valmont. C'est là la vraie nature de son attachement pour lui. Un attachement bien plus vital que le désir physique (elle se passe très bien de lui) ou que le sentiment amoureux (dont Madame de Merteuil semble incapable). Valmont lui est tout simplement indispensable parce que c'est lui qui la fait exister. Sans lui, sa pensée profonde, ce qu'elle a de plus intime, perd toute consistance. Malgré ses déclarations sur l'autonomie de sa pensée ("dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule", "je puis dire que je suis mon ouvrage" (LXXXI), déclarations qui montrent que, contrairement à Laclos, la Marquise n'est pas entièrement consciente du mimétisme dans lequel elle vit, elle n'existe vraiment que lorsqu'elle écrit à Valmont. Mais, ce faisant, elle fait de lui le "dépositaire des secrets de (son) cœur", elle se livre à lui plus intimement que si elle accédait aux désirs de Valmont. Et si Valmont est indispensable à sa vie, la Marquise ne peut que le mettre à mort s'il menace de la trahir. On voit ainsi à quel point sa double existence dépend, d'un côté, de l'image trompeuse qu'elle présente à son entourage féminin et à ses amants, de l'autre, de la confiance qu'elle peut avoir en Valmont.
     Situation éminemment instable qui explique la vivacité des réactions de Madame de Merteuil dès qu'elle devine que la relation entre Valmont et Madame de Tourvel est bien autre chose qu'une simple passade : "Je ne m'accoutumerai jamais à dire mes secrets à l'amant de Madame de Tourvel" (V). Il n'y a là aucune jalousie mais la certitude que si Valmont révèle à Mme de Tourvel le double jeu de Mme de Merteuil, celle-ci est perdue. Ajoutons que la liaison entre Valmont et Madame de Merteuil s'établit au moment où la Marquise, lâchée par Gercourt, peut précisément avoir des doutes sur sa valeur profonde (ce qui explique aussi la haine dont elle poursuit son ancien amant). Et que cette liaison s'établit de façon parfaitement mimétique : "Je vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation...". Encore une fois, c'est la société qui, par la réputation qu'elle a faite à Valmont, désigne à la Marquise l'objet de son désir.

mardi 12 novembre 2019